Carte blanche à Flowerbed – Memoria de sol

« Le monde était si récent que beaucoup de choses manquaient de noms, et pour les
mentionner, il fallait les pointer du doigt. »
— Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude
Je peins parce que la peinture est ma façon d’habiter le monde.
Elle commence là où les mots ne suffisent plus, dans ce territoire incertain où les images
précèdent leur nom. Parfois elles apparaissent comme un rêve ; d’autres fois comme l’écho
d’un récit hérité, d’un souvenir incomplet ou d’une vision qui persiste sans révéler tout à fait
son origine. Avant même d’apparaître, elles habitent mon corps.
Je ne peins pas ce dont je me souviens, mais la manière dont la mémoire demeure et se
transforme en moi. Elle ne revient jamais sous la forme d’un récit fidèle. Elle se manifeste
par fragments, sensations, couleurs et gestes, comme si elle obéissait à une logique qui lui
est propre.
Mes tableaux naissent souvent d’une archive intime composée de photographies de famille,
d’images conservées et de souvenirs épars. En les traversant, je fais glisser les paysages, se
transformer les visages, se dissoudre les chronologies. Chaque tableau devient ainsi un
espace où souvenir et imagination se rencontrent, jusqu’à faire émerger une réalité autre,
suspendue entre ce qui a été vécu et ce qui, silencieusement, continue de m’habiter.
La Colombie est le premier paysage de mon imaginaire.
C’est là que j’ai grandi, entourée d’une nature exubérante, d’histoires racontées comme des
évidences, de croyances populaires où les vivants, les morts, les animaux, les plantes et les
rêves partagent le même monde. Paradoxalement, c’est en quittant la Colombie que ces
images sont devenues plus présentes. La distance leur a donné une autre densité. Elles sont
revenues sous forme de couleurs, de lumières, de végétation, de présences féminines ou
animales, comme si la mémoire cherchait à reconstruire un paysage intérieur rendu plus vif
par l’absence.
Je peins presque exclusivement des femmes, souvent mon propre visage. L’autoportrait
c’est la preuve d’un corps traversé, capable d’accueillir plusieurs mémoires à la fois, où
l’intime se mêle au collectif, où les récits hérités rencontrent ceux qui restent encore à
inventer.
Quand je peins, une pensée revient sans cesse : mes mains prolongent d’autres mains. Les
gestes de ma mère, ceux de ma grand-mère, ceux des femmes qui m’ont précédée
continuent de vivre dans les miens. Je ne sais pas exactement par où cette mémoire se
transmet — par les gestes, par les corps ou par le silence. Je sais seulement qu’elle existe, et
que la peinture lui offre un lieu où apparaître.
J’aime penser que la peinture n’est pas une manière de représenter le monde, mais de lui
offrir un lieu où continuer à rêver.
Alejandra Álvarez Polanía, 2026

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