« Aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, le dessin et la peinture ont nourri mes rêveries et mes fantasmes enfantins.
Je retourne dans la touffeur des après-midi d’été… Les persiennes de la chambre occultent la lumière et dans cette pénombre propice à l’imaginaire, je visite la bibliothèque familiale. […] »  Bertand Bataille

 

  • Edition d’un portfolio avec un texte de Barbara Mahé  

« Tavers,  le 24 Mai 2016

Cher Bertrand

Un jour de printemps doux et brumeux comme les bords de Loire savent offrir, je paressais sur la terrasse de la maison de Tavers. Mes pensées flottaient. Elles passaient de ma perception de tes tableaux à mes recherches obsessionnelles sur le monde pictural et poétique qui te nourrit, transitaient par des réflexions sur d’autres peintres aimés dont les abstractions me mènent vers l’ellipse de la langue, interrogeaient l’exercice que j’accomplis, libre, pour art sous x mais qui me fait toujours grincer les dents et la tête, raccourcit mes nuits…

Toutes ces pensées vagues m’endormirent.

Les rêves sont des chutes, des revers de chagrins, des versions de bonheur, des déchirures de mémoire, des restes risibles, des zestes de réel. Signes du désir, ils imposent des lieux transfigurés, des instants de vérité, un monde hors de la raison, toujours !

Donc, en ce léger jour de printemps, le rêve m’envahit, un imbroglio d’univers se révéla…

Celui d’un diablotin arguant le ciel, l’enfer, le pouvoir de Dieu, maniant avec la précision d’un horloger l’art de rendre  coupable et jouissif le plaisir charnel

Celui  d’un monde paysan moyenâgeux, détaillé à la loupe par un visionnaire subversif,  dont les noces aux allures de bordel explosent pour mieux vivre et s’effacer, un jour, afin de ne pas trahir les maîtres qu’ils soient hommes ou dieux 

Celui d’un frôlement magnétique et de pages oniriques aux mots  tracés d’une encre  « bleue comme une orange »   qui anéantit le réel pour dévoiler au plus près  la nécessaire poétique de la vie

Celui d’un espace comique et déconstruit de notre cynique société par l’imaginaire sublime d’un être solitaire, poète, amoureux des bistrots

Celui d’une petite souris  virevoltant  au-dessus de tout cet enchevêtrement

Elle tient à la main un sac scintillant. Tout ce qu’elle capture à cet instant y est présent  avec une « chose » en plus

Garder secrète cette « chose » est pour elle principal !

Soudain, elle s’accroche à la chevelure blonde d’une jeune femme volant au-dessus du monde  

La lumière du jour s’efface, lente, comme la flamme d’une bougie à bout de cire…

Le rêve se troublait…

Dans un renouveau de l’image, l’insolite mammifère, porté par le souffle léger des reflets blond vénitien, atterrit dans un grand espace blanc. La rudesse des murs masquée par  la douceur d’un voile de chaux  offre  des interstices de lumière…

Elle est ravie, la petite souris, d’être égarée dans ce drôle de lieu, en compagnie de l’énigmatique créature féminine !

Alors, elle ouvre son sac et pose délicatement à terre des tableaux de Bosch, de Bruegel l’ancien, de Max Ernst, de Magritte, des photos de Man Ray… Elle empile les livres de Breton, de Soupault… Avec beaucoup de réticence, elle place dans un coin ceux de Topor (à vrai dire, elle ne sait pas où déposer ses dessins, son théâtre et le reste de son œuvre. Elle adore cette confusion !)

Cette petite souris n’est, en fait, qu’une voleuse d’œuvres ! Une gentille voleuse ! 

Elle souhaite, seulement, donner à voir, à tous, les merveilles du monde !

Le rêve se troublait…

En un étrange pas de danse, dont, seule, cette minuscule créature a le secret, elle sort de sa petite besace la « chose »

Et… dans les interstices lumineux des murs, elle niche les toiles de Bertrand Bataille !

De but en blanc, une alchimie en clair-obscur ensorcelle le lieu

Une insurrection tendre d’êtres humains isolés dans une commune quête, tenus par l’étrange  drapé  blanchi  de l’enfance à jamais sauvegardée

Un départ en sens inconnu, dans une exaltation grégaire, pour mieux perdre la tête, rire de la bêtise ou narguer la peine

Le créateur de cette insurrection joue, en espiègle généreux, avec les fantômes des ténèbres et de la clarté

Grinçante ironie, douce nostalgie du passé

Dans un capharnaüm joyeux, ses mains explosent le réel mêlant le corps humain à celui de la bête, de la chose. Elles  mettent à nu la magie du miroir

Les têtes s’envolent toujours vers un ailleurs

Pas si loin de la lune

Pas si loin du soleil

Jamais  en enfer

A ce désordre cosmique résiste, libre, la sublime  jeune femme à la chevelure de feu

Elle ne bouge plus, ferme les  yeux… la petite souris aussi

Un énorme citron surgit.                      Véritable rupture de décor !

Alors… avec délice, toutes deux dégustent l’acidité du fruit au goût de miel et disparaissent dans le mitan d‘un océan adouci

Le rêve s’estompait,  le rêve s’estompait…

Je m’éveillai, plus légère

Sensation indicible à l’envers du temps

La vision des vieux cerisiers toujours aussi vigoureux dans ce jardin indomptable, la fraicheur de la fin d’un jour de printemps qui survient, remirent en ordre ma raison.

Je rêvais sur la terrasse de Tavers !

Et, quittant le dehors pour le dedans – il n’y a qu’un pas à faire, en cet endroit, pour savourer ce voyage – je compris que le récit de ce rêve portait le texte que je voulais t’offrir… à la pensée rêveuse… à la ponctuation vagabonde… sans concordance des temps… mais accordé, je l’espère, à ton univers enchanteur.

Merci  à toi  Bertrand »

                                                                                                      

 Voir l’article consacré à Bertrand Bataille   dans la revue  Diasporiques  (n°35 octobre 2016)  dans lequel on peut également retrouver un extrait du texte de B Mahé.

 

 

 

photos ©Philippe Van Es